Tolstoï - La Sonate à Kreutzer

La Sonate à Kreutzer est sans doute l’une des nouvelles de Lev Nikolaïevitch Tolstoï les plus connues. Cette sonate a été composée par Beethoven, pour piano et violon. Son nom n’apparaît que tardivement dans l’histoire, au centre il me semble. Elle amorce le dénouement et nous plonge dans une vision toute autre de l’œuvre.

La première partie met en scène une galerie de portraits dans un wagon, des voyageurs qui par hasard se sont retrouvés dans ce même train, cette nuit-là. Huis-clos, le narrateur nous fait rentrer avec lui dans ce wagon où les discussions s’enchainent. La femme, les hommes, leurs relations, les questionnements. Et puis, Pozdnychev. Ce personnage attire l’attention par son retrait, discret mais présent, il écoute. Il déglutit puis déblatère : c’est un meurtrier. A moins que… ?

On entre alors dans un genre de monologue. La société, ses mœurs, la vie des hommes célibataires. Et puis, les femmes.

« Nous, les hommes, nous ignorons et nous ignorons parce que nous ne voulons pas savoir, les femmes, elles, savent et fort bien que l’amour le plus élevé, le plus poétique, comme nous disons, dépend non de mérites moraux mais d’un rapprochement physique et par surcroît d’une coiffure, de la couleur, de la coupe d’une robe. Demandez à une coquette expérimentée qui s’est donné pour tâche de séduire un homme ce qu’elle préfère risquer : être accusée de mensonge, de cruauté, et même de dévergondage en présence de l’homme qu’elle essaye de charmer ou se montrer à ses yeux dans une robe laide et mal faite ; n’importe laquelle choisira toujours la première éventualité. Elle sait que nous ne faisons que mentir en parlant de sentiments élevés, que nous n’avons besoin que du corps et que par suite nous pardonnons toutes les vilenies, mais que nous n’avons pas d’indulgence pour un vêtement défectueux, sans goût et mauvais genre. La coquette sait cela consciemment mais la première jeune fille innocente venue sait cela inconsciemment, comme le savent les animaux. [...] Mais regardez ces malheureuses qui sont méprisées et les femmes du grand monde : mêmes parures, mêmes manières, mêmes parfums, même décolletage des bras, des épaules, de la poitrine, même façon de mouler et de faire ressortir leur arrière-train, même passion pour les cailloux, pour les objets brillants et coûteux, mêmes distractions, danses, musique et chansons. Les unes cherchent à séduire par tous les moyens, les autres aussi. Aucune différence. Pour en donner une définition rigoureuse, il suffit de dire que les prostituées à court terme sont habituellement méprisées, les prostituées à long terme respectées. »

Pozdnychev (ou peut-être devrais-je dire Tolstoï) décrypte les comportements de son temps et les interprète. Il analyse ces récurrences flagrantes, déroutantes, déconcertantes qui perdurent au sein des relations entre les hommes et les femmes, dans le beau monde comme dans le Peuple. Des constantes qui, même lorsqu’elles dérangent, sont sans cesse reproduites avec pour motivation l’amour, quand bien même tout le monde serait parvenu à accorder son violon sur la signification profonde de ce mot.
Alors on danse avec Pozdnychev, on entre dans son esprit et dans son histoire, on se questionne aussi et inlassablement on compare notre expérience à la sienne. Je me demande ce qu’un homme peut ressentir en lisant ces paroles sur la gente féminine, sur les hommes, l’amour et ses assags contraints constamment.

« L’éducation de la femme correspondra toujours à la façon dont les hommes la considèrent. [...] Prenez toute la poésie, toute la peinture, la sculpture, en commençant par la poésie amoureuse, les Vénus et les Phrynés nues, vous voyez que la femme est un instrument de jouissance ; il en est ainsi aussi bien à Trouba, à Gratchevka qu’aux bals de la Cour. Et voyez la malignité du démon: puisqu’on parle de volupté, de plaisir, qu’on sache alors qu’il s’agit du plaisir, que la femme est un friand morceau. [...] Son corps est un moyen de jouissance. Et elle le sait. Cela ne diffère en rien de l’esclavage.[...] L’esclavage de la femme réside uniquement dans le fait que les hommes désirent et jugent bon d’user d’elle comme d’un instrument de jouissance. Aujourd’hui, on l’émancipe, on lui accorde tous les droits de l’homme, mais on continue à la considérer comme un instrument de jouissance, on l’éduque dans ce sens dès son enfance et par l’opinion publique. Aussi reste-t-elle une esclave, humiliée, pervertie, et l’homme reste un possesseur d’esclaves corrompus.
On émancipe la femme dans les Universités et dans les Parlements, mais on la considère comme un objet de jouissance. Enseignez-lui, ainsi qu’on le fait chez nous, à se considérer elle-même de la même façon, et elle restera toujours une créature inférieure. Ou bien, avec l’aide de ces brigands de médecins, elle obviera à la conception de son fruit, autrement dit elle sera une prostituée, descendra au rang non d’un animal mais d’un objet, ou bien elle sera ce qu’elle est dans la plupart des cas : malade moralement, hystérique, malheureuse, ainsi qu’elles sont en réalité, sans possibilités de développement spirituel. »

En tant que femme, je dois dire que je me suis particulièrement questionnée. Assumer le plaisir de séduire, de plaire à un homme, en jouer, être flattée. La femme évolue et se construit [notamment] sur ces actions de la vie. Consciemment comme inconsciemment, dans des buts souvent différents mais toujours enveloppés d’une même fibre. La femme charme, intrigue, interroge, attire, fascine. Pourquoi n’ai-je jamais entendu ce genre de qualificatifs à propos d’un homme ? Pourquoi le corps de la femme serait-il toujours vu comme plus beau, plus esthétique que celui d’un homme ? Et qu’est-ce qu’un corps beau ? Un corps désirable, peut-être. Malgré tout il me semble que le désir n’est possible que lorsque l’esprit s’y attache.
Son corps est un moyen de jouissance. Et elle le sait. Cela ne diffère en rien de l’esclavage. La violence de cette phrase m’a particulièrement retenue dans ma lecture. L’esclavage. Le ploiement de l’un au service de l’autre. Comme inconsciemment nous étions toutes vouées à faire en sorte de plaire. Inlassablement.

Et puis finalement, Pozdnychev rentre dans un sujet vif et nouveau. La vie conjugale après ce moment si doux et, disons-le, érotique, des premiers temps d’une relation conjugale. Il nous raconte comment la jalousie, la haine, l’amour se retrouvèrent confondus en un seul sentiment parfois flou mais toujours présent. Mais jamais comme il faut. Aucune réalité jusque-là vécue par le couple avant leur mariage n’avait pu les prévenir de ce qui les attendait. Et pourtant, Pozdnychev en est convaincu, ce qu’il a vécu est en fait réel dans chacun des ménages. Seule l’intensité peut varier.

Nous sommes en 1889. Et j’ai l’impression de lire une œuvre écrite hier. Tout ça au rythme de la Sonate à Kreutzer qui enveloppe ces sentiments dans un voile, dans une tension aussi, qui les étouffe. La musique tisse des liens forts, la musique nous fait parler différemment : nous nous exprimons plus personnellement, notre visage dévoile ce qui se cache dans le creux de notre ventre, et l’on crie. Le musicien, ou encore le danseur, s’exprime à travers son jeu mais aussi par les regards qui le lient à ceux qui l’accompagnent. Nos sens sont comme en éveil. On perçoit les respirations de chacun, leurs regards, leurs tressaillements. On ne se parle pas ; on s’unit simplement le temps d’une danse, tous sur la même portée. On s’aime, finalement. Je crois. Alors nous sommes émus d’avoir partagé tant de nous-mêmes sans artifice, sans triche, sans joyaux, nous sommes émus de nous être mis à nu sans avoir eu besoin de longs discours. Nos complices sont heureux, et avec eux nous voilà trans-portée. A l’unisson.

© Le petit Rat des Pages

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