Lev Nikolaïevitch Tolstoï

   Voilà maintenant quelques temps que l’on me taquine gentiment. Non mais toi, de toute façon, tu ne jures que par Tolstoï ! … Certes. Mais pourquoi lui dans cette flopée d’écrivains qui régissent la littérature mondiale ? Je suis loin de connaître Tout, quand bien même ce serait possible, mais dans tout ce que j’ai lu il m’est déjà arrivé de pleurer ou de rire, d’avoir peur, de rêver. Pourtant c’est bien vrai qu’un nom revient inlassablement sur mes lèvres et que seuls certains livres de ma bibliothèque sont ouverts et parcourus de nouveau presque chaque semaine. Ils ont une place de choix sur mes étagères là où de nombreux livres que j’affectionne pourtant sont encore Sans Domicile Fixe sur les planches de mon doux coin littéraire. Tolstoï…

          Il y a maintenant huit ans que j’ai fait mes premiers pas avec Tolstoï. C’était un mois de Novembre bien froid, ma sœur était venue passer quelques jours à la maison avant de se rendre en Russie. Un soir à la télévision est passé le premier épisode de l’adaptation de Robert Dornhelm de Guerre et Paix. J’ai été tout bonnement fascinée et émerveillée, quoique frustrée de ne pouvoir voir l’épisode (ainsi que les suivants) jusqu’au bout car j’avais école le lendemain. Je n’ai pas revu depuis ce jour cette série et à l’époque je n’étais pas vraiment en âge de juger efficacement de la qualité ou non d’une adaptation. Mais j’ai questionné longuement ma sœur, qui m’explicitait au passage certaines situations décrites dans le film, et mes rêves ont rapidement été colorés d’un univers romanesque bien particulier. Sans que je ne le sache vraiment encore, je posais là les débuts d’une grande histoire d’amour.
En cours, nous n’étudions pas Tolstoï, mais il restait là dans un coin de ma tête. Toujours. Quoi de plus précieux qu’un souvenir ? Qu’une ambiance ? J’avais toutes les clés en mains pour démarrer (enfin !) la lecture de Guerre et Paix, et ainsi me plonger à nouveau dans cet univers onirique me rapprochant de mon enfance. Mais… J’attendais.

          Et puis un jour, je me suis lancée. On m’a offert La Guerre et la Paix pour un de mes anniversaires : BAM, 1 238 pages de littérature. J’étais déjà une lectrice aguerrie mais, sur le coup, j’ai mis un peu de temps avant de me lancer. Je pense que j’avais aussi peur d’être déçue, de condamner le souvenir si merveilleux que j’avais eu sur Tolstoï, ce mois de Novembre. Et puis finalement… Le coup de foudre.

          J’ai mis du temps à lire cette œuvre, mais parce que je voulais prendre le temps de tout cerner. Je voulais m’imprégner de chaque lettre, comprendre chaque notion, chaque psychologie des personnages, comprendre leur cheminement. Je voulais lire Tolstoï lui-même à travers Pierre Bezoukhov, Andreï Bolkonsky, Natacha Rostov, Anatole Kouraguine… Je voulais réussir à cerner les motivations de cet écrivain en liant et déliant les entrelacs encrés dans la littérature depuis près de 200 ans. Je me refusais de lire toute information sur Tolstoï ou sur son œuvre, je voulais comprendre par moi-même ce Tout qui a fini par me hanter et m’habiter. Quand je lisais, je prenais soin de savoir que je ne serai pas dérangée. Un parc, une couette et un chocolat chaud, un banc parisien…. Ou bien, curieusement, le métro. Assise au milieu d’une société si différente de mes Pages, je souriais, presque moqueuse. Tous ces gens ne savaient pas à quel point j’étais bien, dans mes Lettres.

          Ce que j’aime, dans l’écriture de Tolstoï ? Sa simplicité. Bien que non russophone et devant donc me contenter de lire des traductions, j’ai (il me semble) réussi à capter l’univers d’un homme complètement fou. A travers des mots simples, il parvient à nous décrire la société de son temps dans ses méandres les plus insolites, les plus drôles, les plus tragiques. Il nous parle du Monde russe, de ses préoccupations politiques et militaires notamment, mais également d’Amitié et d’Amour, de Fidélité, avec des filiations aussi enchevêtrées que ses lettres. Le tout avec une intelligence belle car non érudite : tout le monde peut lire Tolstoï, car étudier assidument son Temps pour l’encrer tant qu’il en est encore temps, sans complexité ni phrases emberlificotées, est pour moi tout simplement sublime.

        Quand j’ouvre une des œuvres de Tolstoï car il me semble en oublier des détails, j’ai soudain comme un parfum qui vient à moi se dégageant de toutes les pages. Les mots, les noms, se remettent automatiquement en place dans mon esprit, et me voilà transformée en Natacha Rostova, Anna Karenine, ou même la simple Stepanida. Parce que oui, Tolstoï aima écrire des œuvres dites sans fin par nombre de personnes aujourd’hui (combien de fois ai-je vu des yeux ébahis devant la taille de mon livre, rangé dans mon sac, attendant patiemment son heure sacrée de la journée ?), mais il a aussi été plus surprenant. Le Diable, ce sont seules soixante-seize pages pour nous conter le destin d’Eugène Irténiev mis à l’épreuve par la belle Stépanida. Pas le temps donc de placer de longues descriptions ou des analyses économico-sociales, qui barbent tant ceux ne prenant pas le temps de lire entre les lignes. Non. On découvre un autre Tolstoï… :

 

« Comme toujours, il y avait au centre un petit cercle bigarré, aux couleurs éclatantes, de jeunes femmes et jeunes filles, et autour, venant de tous côtés, pareil à des planètes et à des comètes égarées, circulaient en se tenant par la main et en faisant bruire leurs robes de coton toutes neuves des groupes de fillettes, des enfants qui couraient de tous côtés en pouffant pour on ne sait quoi et en se poursuivant, de jeunes gars en chemise rouge et cafetan noir ou bleu, coiffés d’une casquette  de drap et qui ne cessaient de croquer des graines de tournesol dont ils crachaient au loin les cosses, domestiques ou venant d’ailleurs, et qui regardaient de loin la ronde. » Le Diable, traduction de Boris de Schloezer puis Simone Sentz-Michel.

Ou encore…

« Il sentait qu’il perdait tout contrôle sur lui-même, qu’il devenait presque fou. Sa sévérité envers lui-même n’avait pas faibli d’un poil; au contraire, il voyait toute l’abomination de ses désirs, et même de ses actes, car ses marches dans la forêt étaient déjà des actes. Il savait que, pour peu qu’il la rencontre, quelque part, de près, dans l’obscurité, s’il pouvait l’effleurer, il s’abandonnerait à ce qu’il ressentait. Il savait que seule la honte vis-à-vis des autres, vis-à-vis d’elle et de lui-même le retenait. Et il savait qu’il recherchait les circonstances dans lesquelles cette honte passerait inaperçue : l’obscurité, ou bien un attouchement qui submergerait la honte sous la passion bestiale. Et c’est pourquoi il savait qu’il était un ignoble criminel et il se méprisait, se haïssait de toutes les forces de son âme. Il se haïssait parce qu’il n’avait pas encore cédé. Tous les jours il priait Dieu de le soutenir, de le sauver de sa perte, et tous les jours il prenait la décision de ne plus désormais faire un pas vers elle, de ne plus la regarder, de l’oublier. Tous les jours il imaginait des moyens de se débarrasser de cette emprise et ces moyens il les employait. » Le Diable, traduction de Boris de Schloezer puis Simone Sentz-Michel.


Alors voilà, ces deux extraits du Diable sont succins dans cette petit œuvre mais, ils sont constants dans les plus grandes. J’ai déjà partagé quelques uns de ces passages qui m’ont amenée à corner mes pages, sans pouvoir m’en empêcher. Mais il me semble que le meilleur moyen de plonger, de comprendre l’Œuvre de Tolstoï, c’est encore de prendre le temps d’ouvrir un de ses livres. De parcourir ses lettres. D’entrer dans la danse…

 

« C’était une chaude journée de juillet. Dès dix heures, alors que les Rostov descendaient de voiture devant l’église, dans l’air chaud, sous les cris de colporteurs, au milieu des vêtements d’été de la foule, aux couleurs vives et claires, sous les feuillages empoussiérés des arbres du boulevard, dans le vacarme des pavés, accompagnés par des éclats de la fanfare et les pantalons blanc d’un bataillon arrivé pour la parade, baignés dans le flamboiement du soleil brûlant, il régnait une langueur estivale, cette satisfaction et cette insatisfaction du présent, ce besoin de désirer l’impossible qu’on ressent avec une particulière acuité en ville par une journée chaude et lumineuse. » Anna Karenina, traduction d’Henri Mongault.

 

Source photo : Internet

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