Les Lacets bleus - Nouvelle

Les lacets bleus

        

          C’était une de ces fins d’après-midi de l’hiver parisien. Une lumière chaude couvrait encore les vitrines musicales de la rue de Rome et, dans l’une d’elle, un bois attendait patiemment de voir passer son fidèle admirateur. La fin de semaine arrivait et les passants semblaient courir pour l’accueillir et de ne pas la laisser patienter dans le froid. Les mamans pressaient leurs petits faisant pourtant déjà le double de leurs pas, les cravates droites tiraient leurs cols vers leur maison de banlieue, les jeunes esprits se hâtaient déjà vers de ces breuvages qui réchauffent…

Les lacets bleus dansaient dans les rues de la capitale au milieu de cette frénésie. Ils connaissaient chaque recoin, chaque porte d’immeuble, chaque corde sur sa portée. Mais au milieu de tout ça, ils avaient leur petit bout d’asphalte attitré sous un carton et une couverture de laine. Et pour rien au monde ils n’auraient changé d’empreintes.

Les lacets bleus aimaient qu’on les voie bien. Enlacés à une paire lisse, le cuir souple, ils pouvaient aimer chaque chaussée et voir le tout Paris qu’ils aimaient affectueusement. Par-dessus tout, nos embrassés aimaient porter avec fierté ce petit homme au sourire grand comme sa force. Ses deux yeux rieurs plissaient joyeusement son visage rougit par le froid sec de Novembre, et ses joues rosées lui donnaient l’air d’un aviné de la vie. Son front était couvert par une chapka aux rehauts clairs assortis à sa parka. Il avait l’air d’un grand-père joyeux, moqueur de la vie après en avoir vécu une bonne partie dans un sérieux sans prétention. Tout le monde connaissait l’homme aux lacets bleus, tout le monde souriait en le voyant. Parfois quelques-uns s’arrêtaient le temps d’une cigarette réconfortante, et les lacets bleus pouvaient ainsi se prêter à la discussion avec toute chaussure curieuse.

Le matin lorsque le tout Paris s’éveillait et contemplait l’étudiant ou l’homme d’affaire, encore chaud de sommeil, il en est d’une paire de bottines noires qui aimait marcher à contretemps sur la portée de la rue de Rome. Au milieu des mains dans les poches, des écharpes ajustées, des nez rouges et des pas encore guidés par Morphée, ces bottines erraient amoureusement sur un air de valse. Guidées par de longues jambes menant à un grand sourire, elles aimaient laisser Morphée guider leurs pas et ainsi faire entrer chaque façade, chaque vitrine, chaque pavé dans un onirisme bien réel. Les façades de la rue de Rome ont vécu, et la peinture que ces ouvriers s’acharnent à poser sur les barreaux vieillis de la gare semble incongrue. Pourtant, dans cette fixation temporelle, on se sent bien et amoureux de la vie. Les greniers nous racontent des Histoires, les vitrines font danser nos pas et les pavés sourient un peu plus chaque jour de notre passage.          

La petite paire de bottines noir aimait se confondre dans ce brouhaha sans nom, sans temps, elle aimait explorer chaque vie qui passait et lui accorder un peu de sa musique. Dans cette frénésie, les bottines avaient cependant remarqué une seconde danse à contretemps qui marquait d’un silence son arpège semblant pourtant infini. Cette danse lancinante, à la fois douce et rugueuse, intriguait. Le sourire des bottines se coupait un instant à ne savoir comment réagir. Chaque fois les lacets bleus étaient au repos sur cette couverture de laine, leur porteur tout posé contre une vieille porte d’immeuble haussmannien. Les joues rosées ressortaient sur cet ensemble mat grisâtre semblant lui aussi, à la manière du décor environnant, raconter une Histoire. Les bottines ne savaient que faire, ralentir ou accélérer. Et elles pensaient aux lacets bleus qui eux resplendissaient sur leur cuir curieusement brillant. Les bois de la rue Rome faisaient siffler leur bois jouaient à deviner quelle partie de l’asphalte serait témoin d’une première danse improvisée et probablement non assurée entre une paire de lacets entrelacés et le sourire dansant des bottines. Chaque jour elles sautillaient un peu plus, hésitaient et tournoyaient sans comprendre par quel lien ces s’enlaçaient inexorablement.
Se chercher et s’attendre, là était leur fragile danse. Le tout Paris devenait, à chaque rencontre, un manège sans fin, et les lacets bleus eux-mêmes se renfrognaient sur leur couverture. Les yeux plissés s’ouvraient un peu plus pour accueillir, discrètement, cet aussi beau sourire tremblant. Ils avaient chaque jour rendez-vous avec leur danse virtuelle et, chaque jour, cette entité double faisait en sorte d’être à l’heure au milieu de la fresque parisienne. Les vitrines pouvaient à nouveau lier bois et crin pour une mélodie sans double mesure. Chaque jour au milieu de la danse parisienne avait lieu ce rendez-vous à contretemps, sans dits ni partitions. Chaque jour les lacets bleus et les bottines s’attendaient implicitement. L’attente. Elle reprenait chaque fois sans scrupule, elle ne s’arrêtait peut-être même jamais. Elle s’étendait incontestablement, elle enlaçait la nuit et le jour sans se préoccuper des ravages qu’elle procurait. Elle était là. Dans les esprits, dans les regards, dans les pas, dans les frissons aussi, et dans les chairs.

L’attente se lit partout où elle enrobe les corps, elle est ancrée, elle les suit. Il est impossible de la nier, tout simplement. Elle est une maladie qui se joue d’eux, qui les empoisonne et les fait vivre. L’attente est faite de rires, de mordillements de lèvres, de danse, de regard, de corps. L’attente berce encore et toujours les Êtres. L’attente accroche les cœurs, l’attente déforme les corps, l’attente fait frémir les peaux. L’attente patiente que son heure arrive.       
Chaque pas qui pouvait les rapprocher leur donnait également le risque de détruire cette espérance, d’achever une rencontre, de mettre fin à un quotidien. Un de ces petits bonheurs simples de la vie qui nous apparaît grandiose lorsqu’on lui accorde notre regard, notre égard.

Pourtant les petits yeux ivres des bonheurs simples de la vie guidèrent un beau matin leurs lacets bleus, entrelacés d’effroi, vers les bottines valseuses de la rue de Rome. Les vitrines suspendaient leur point d’orgue et guettaient la moindre note qui pouvait leur parvenir. Les bottines furent fascinées par cette danse libre des lacets, les yeux rieurs parcouraient chaque parcelle du sourire enchanteur. Puis côte à côte, les bottines furent voisines de leurs lacets bleus.

Comme une valse à quatre pas, souriante et rêveuse. Une plume venait d’ancrer dans le bitume une note de couleur dans l’hiver parisien de la rue de Rome.

 

© Le petit Rat des Pages – Janvier 2016

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