identité

Mani Soleymanlou - Trilogie identitaire

Quelle claque. De UN, je me souvenais de l’atmosphère, d’intentions, de quelques passages. Comme cet enfant qui, regardant le ciel iranien, fut terrorisé en voyant passer cette étoile filante qui ressemblait tant à celles qui d’ordinaire viennent s’écraser sur la ville, illuminant les rues de sang. Du rire, de l’émotion, Mani Soleymanlou m’avait touchée et le personnage qu’il était, lui, en dehors de son spectacle, me plaisait par son humilité, ses yeux rieurs.

Trois ans plus tard, me voilà à nouveau dans la même salle, venue revoir UN, puis DEUX  et TROIS. Quelle claque.

DEUX, avec le subtil et attachant Emmanuel Swartz semblant doubler, dédoubler, refléter son acolyte, se laisse voir dans une parfaite continuité du premier volet. DEUX ne fonctionnerait pas sans ce premier volet. Il nous permet de rentrer encore un peu plus dans l’univers de Mani Soleymanlou, mais aussi de nous forger nous-même une bulle, tous ensemble. DEUX, ce sont deux êtres très différents et totalement similaires. DEUX, c’est ce canadien qui caresse de son cri que Oui, lui, non migrant, il est presque jaloux, envieux, de ne pas avoir cette quête identitaire si précieuse et absorbante que nous dévoile Mani. Cette quête qui lui donne tant de force, à lui, ainsi qu’à tous les autres. DEUX, c’est un homme qui souhaite comprendre pourquoi tous les hommes ne sont pas à la recherche de leurs ancêtres, de leurs origines, de leurs racines. Peut-être par peur de se planter ? Mais, non, Mani, tout le monde ne se construit pas, ne vit pas sur sa question identitaire. DEUX, c’est la même histoire que UN, appliquée au reste du monde, avec notre même regard spectateur mais connaisseur, maintenant. Maintenant que nous faisons partie de l’univers de Mani. Maintenant que nous aussi, nous avons inconsciemment pris le temps de nous demander quelles sont nos origines, comment nous nous présenterions à Mani s’il nous le demandait.
Les hommes étant en paix avec leur identité sont-ils moins intéressants que les autres ?

TROIS. Avec trente-trois autres comédiens sur scène. Enfin, surtout des hommes et des femmes, en fait. Parce que sommes-nous vraiment, dans cette trilogie, au sein d’une pièce de théâtre ? Ni même un spectacle. Non plus une performance. Nous sommes juste là. Juste avant que TROIS ne commence, entracte. Nous tentons de discuter de ce que nous venons de vivre avec UN et DEUX, en se demandant ce que la suite nous réserve. Comment deviner ? L’atmosphère est curieuse. Nous n’arrivons pas à mettre des mots précis, nous sommes simplement là, tous les deux, avec le reste du public, là dans cette salle chargée. Très chargée.
Le troisième volet commence, avec une énergie folle et de grands sourires, tous ensemble. Les trente-cinq comédiens nous captent dès le début. Les tableaux s’enchainent, les discussions, les histoires de chacun. L’envie de crier, on se demande si ces femmes, ces hommes, récitent vraiment un texte. On se demande si on assiste à un spectacle alors qu’on se sent nous aussi acteurs, pourtant bien installés dans nos rangées. Trente-cinq personnes, presque autant de couleurs de peau, d’accents, de langues, de types, de pays. Voire même plus. Trente-cinq personnes, trente-cinq vies. Trente-cinq souffrances, douleurs, bonheurs, sourires, regards, envies. Trente-cinq expressions. Trente-cinq corps qui dansent, qui créent des tableaux vivants, qui s’animent et se dés-animent. Trente-cinq fois ou plus, ou moins.

Loin des cadres politiques, sociologiques, économiques et autres, trente-cinq voix qui s’élèvent. Ardemment parfois, doucement aussi, mais toujours bien audibles, claires, fortes, allant jusqu’au bout de leurs cris de paix, d’envies. Les -phobes, les -istes, et puis les -philes. Nous aussi, nous avons envie de prendre part à cet élan, nous respirons – enfin ! – de voir, d’entendre tout ce qui dans nos esprits se bouscule et ne peut voir le jour, la faute au monde que nous avons pourtant créé. Sans barrière, grâce au spectacle.
Mani Soleymanlou nous dit que rien de tout ça n’était prévu. Mais, Mani, personne n’avait prévu tout ça. Heureusement, peut-être. Qui sait.

Trois heures de spectacle, quatre peut-être, je ne sais pas. De spectacle, mais, d’aventure humaine surtout. Des heures qui passent bien vite.

Nous sommes sortis de la salle chamboulés, forts, avec une sorte de foi créatrice en nous qui avait jaillie, de je ne sais où, ni comment. Une force particulière, un sentiment d’unité. L’envie d’agir chacun pour nos passions, nos envies, nos bonheurs, et l’envie d’être tous ensemble. L’envie d’aller plus loin, mais sur un autre chemin. Qu’on prendrait unis. Sans utopie, juste par foi en la vie. Tout désirer, nous désirer, sans encombre. Peut-être était-ce par ce sentiment commun d’appartenance qui a jailli en nous tous. Nous voir tous, inconnus, dans cette même salle, et vivre en même la même expérience. Être baignés dans le même flux, les mêmes ondes d’espoir. Nous rendre compte que finalement, nous sommes loin d’être seuls. Sept milliards d’Hommes sur Terre. Mais, les mêmes peurs, les mêmes amours, les mêmes joies, les mêmes peines, les mêmes sourires, les mêmes regards, les mêmes folies. Le même souffle.

Des rires, des paroles qui prennent aux tripes, des questions plus que jamais d’actualité, le tout dans une scénographie belle et parfois forte, travaillée.

UN, DEUX, TROIS. Absolument nécessaires. Monument d’expression, d’identité, un souffle commun de rire, de questions, de création. Complémentarité. On est embarqué dans le même flot humain, nous, les gens. Ça raisonne avec justesse… Et résonne. Merci !

 

Soleymanlou
Crédit photo : Léo Lebesgue

© Le petit Rat des Pages

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