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Mani Soleymanlou - Trilogie identitaire

Quelle claque. De UN, je me souvenais de l’atmosphère, d’intentions, de quelques passages. Comme cet enfant qui, regardant le ciel iranien, fut terrorisé en voyant passer cette étoile filante qui ressemblait tant à celles qui d’ordinaire viennent s’écraser sur la ville, illuminant les rues de sang. Du rire, de l’émotion, Mani Soleymanlou m’avait touchée et le personnage qu’il était, lui, en dehors de son spectacle, me plaisait par son humilité, ses yeux rieurs.

Trois ans plus tard, me voilà à nouveau dans la même salle, venue revoir UN, puis DEUX  et TROIS. Quelle claque.

DEUX, avec le subtil et attachant Emmanuel Swartz semblant doubler, dédoubler, refléter son acolyte, se laisse voir dans une parfaite continuité du premier volet. DEUX ne fonctionnerait pas sans ce premier volet. Il nous permet de rentrer encore un peu plus dans l’univers de Mani Soleymanlou, mais aussi de nous forger nous-même une bulle, tous ensemble. DEUX, ce sont deux êtres très différents et totalement similaires. DEUX, c’est ce canadien qui caresse de son cri que Oui, lui, non migrant, il est presque jaloux, envieux, de ne pas avoir cette quête identitaire si précieuse et absorbante que nous dévoile Mani. Cette quête qui lui donne tant de force, à lui, ainsi qu’à tous les autres. DEUX, c’est un homme qui souhaite comprendre pourquoi tous les hommes ne sont pas à la recherche de leurs ancêtres, de leurs origines, de leurs racines. Peut-être par peur de se planter ? Mais, non, Mani, tout le monde ne se construit pas, ne vit pas sur sa question identitaire. DEUX, c’est la même histoire que UN, appliquée au reste du monde, avec notre même regard spectateur mais connaisseur, maintenant. Maintenant que nous faisons partie de l’univers de Mani. Maintenant que nous aussi, nous avons inconsciemment pris le temps de nous demander quelles sont nos origines, comment nous nous présenterions à Mani s’il nous le demandait.
Les hommes étant en paix avec leur identité sont-ils moins intéressants que les autres ?

TROIS. Avec trente-trois autres comédiens sur scène. Enfin, surtout des hommes et des femmes, en fait. Parce que sommes-nous vraiment, dans cette trilogie, au sein d’une pièce de théâtre ? Ni même un spectacle. Non plus une performance. Nous sommes juste là. Juste avant que TROIS ne commence, entracte. Nous tentons de discuter de ce que nous venons de vivre avec UN et DEUX, en se demandant ce que la suite nous réserve. Comment deviner ? L’atmosphère est curieuse. Nous n’arrivons pas à mettre des mots précis, nous sommes simplement là, tous les deux, avec le reste du public, là dans cette salle chargée. Très chargée.
Le troisième volet commence, avec une énergie folle et de grands sourires, tous ensemble. Les trente-cinq comédiens nous captent dès le début. Les tableaux s’enchainent, les discussions, les histoires de chacun. L’envie de crier, on se demande si ces femmes, ces hommes, récitent vraiment un texte. On se demande si on assiste à un spectacle alors qu’on se sent nous aussi acteurs, pourtant bien installés dans nos rangées. Trente-cinq personnes, presque autant de couleurs de peau, d’accents, de langues, de types, de pays. Voire même plus. Trente-cinq personnes, trente-cinq vies. Trente-cinq souffrances, douleurs, bonheurs, sourires, regards, envies. Trente-cinq expressions. Trente-cinq corps qui dansent, qui créent des tableaux vivants, qui s’animent et se dés-animent. Trente-cinq fois ou plus, ou moins.

Loin des cadres politiques, sociologiques, économiques et autres, trente-cinq voix qui s’élèvent. Ardemment parfois, doucement aussi, mais toujours bien audibles, claires, fortes, allant jusqu’au bout de leurs cris de paix, d’envies. Les -phobes, les -istes, et puis les -philes. Nous aussi, nous avons envie de prendre part à cet élan, nous respirons – enfin ! – de voir, d’entendre tout ce qui dans nos esprits se bouscule et ne peut voir le jour, la faute au monde que nous avons pourtant créé. Sans barrière, grâce au spectacle.
Mani Soleymanlou nous dit que rien de tout ça n’était prévu. Mais, Mani, personne n’avait prévu tout ça. Heureusement, peut-être. Qui sait.

Trois heures de spectacle, quatre peut-être, je ne sais pas. De spectacle, mais, d’aventure humaine surtout. Des heures qui passent bien vite.

Nous sommes sortis de la salle chamboulés, forts, avec une sorte de foi créatrice en nous qui avait jaillie, de je ne sais où, ni comment. Une force particulière, un sentiment d’unité. L’envie d’agir chacun pour nos passions, nos envies, nos bonheurs, et l’envie d’être tous ensemble. L’envie d’aller plus loin, mais sur un autre chemin. Qu’on prendrait unis. Sans utopie, juste par foi en la vie. Tout désirer, nous désirer, sans encombre. Peut-être était-ce par ce sentiment commun d’appartenance qui a jailli en nous tous. Nous voir tous, inconnus, dans cette même salle, et vivre en même la même expérience. Être baignés dans le même flux, les mêmes ondes d’espoir. Nous rendre compte que finalement, nous sommes loin d’être seuls. Sept milliards d’Hommes sur Terre. Mais, les mêmes peurs, les mêmes amours, les mêmes joies, les mêmes peines, les mêmes sourires, les mêmes regards, les mêmes folies. Le même souffle.

Des rires, des paroles qui prennent aux tripes, des questions plus que jamais d’actualité, le tout dans une scénographie belle et parfois forte, travaillée.

UN, DEUX, TROIS. Absolument nécessaires. Monument d’expression, d’identité, un souffle commun de rire, de questions, de création. Complémentarité. On est embarqué dans le même flot humain, nous, les gens. Ça raisonne avec justesse… Et résonne. Merci !

 

Soleymanlou
Crédit photo : Léo Lebesgue

© Le petit Rat des Pages

Et si les plus jeunes s'en mêlaient ?

          Cela fait quelques années maintenant que je travaille au contact des jeunes, notamment les lycéens. Ce qui me retient auprès d'eux ? Leurs envies et leurs idées, pardi ! Sans pour autant tomber dans la naïveté, ces esprits neufs m'étonnent un peu plus chaque jour par leur énergie, leur engagement, par leur monde des possibles qu'ils plaquent sur leur monde actuel. Bien sûr, tout n'est pas faisable. Mais leur pensée est libre et, avec le temps et la confiance en soi aidant, chaque jour un peu plus riche.

Imaginez-vous devant un amphi plein d'une soixantaine de jeunes lycéens, non réellement motivés à cette sorte de "séance spéciale" où une une petite bonne femme d'un mètre soixante-et un, un sourire grand comme ça, vient leur parler d'une notion aussi abstraite que le développement durable ou l'Engagement. Et bien pourtant... Après quelques rires, sourires, quelques interactions, la parole se libère et les jeunes pensent, imaginent, créent des mondes faits de "et si".... Et si on faisait ça plus souvent ? Cet échange a eu lieu avec des élèves lycéens allant de 15 à 17 ans. Habituellement, ils sont tous les jours dans des salles de cours le nez - plus ou moins - plongé dans des bouquins formatés à souhait, modifiés chaque année et qui perdent peu à peu leur crédibilité. En face d'eux les professeurs, même des plus passionnés, peinent à attirer l'attention sur l'importance de leurs propos et se demandent dès Octobre comment ils vont parvenir à boucler leur programme.

Je suis entrée dans la junior association FASO en 2011. Je n'avais pas encore 17 ans. Je n'en suis jamais partie !
Les jeunes de l'association, issus de tous les cursus et niveaux du lycée, gagnent chaque jour en assurance et en plaisir du vivre ensemble. FASO est devenue une seconde famille où l'on peut s'entraider pour les cours, créer des amitiés allant au-delà de l'âge ou du cursus, et puis échanger sur tout comme n'importe quoi. Même les sujets les plus sensibles de l'actualité sont évoqués, discutés, chacun essayant de mieux comprendre. J'ai en tête notre échange mail du samedi 14 novembre 2015 : nous avions tous envie de nous retrouver vite, et ces jeunes avaient encore plus la niaque ; celle de continuer à se mobiliser, à s'investir pour leur monde. Il n'y a pas de petite échelle. C'est le SO de FASO qui résonne très fort en moi. A plusieurs on est plus fort, plus fort que l'horreur... (Pascal D.)

Dernièrement, c'est dans des classes de collégiens que je suis intervenue afin de parler de la notion d'Engagement, du Service Civique et puis de FASO. Ces élèves, assis exactement là où j'écrivais mes cours il y a quelques années, ont pris plaisir à échanger, à participer, à être mobilisés. Bien sûr, on trouve toujours quelques élèves réfractaires mais je suis convaincue qu'aucun n'est totalement imperméable. Là où on donne, où on crée de la parole, le "Non" ne peut pas sortir gagnant.

          Les élèves aujourd'hui sont, il me semble, trop souvent réduits à des cerveaux devant se remplir jusqu'à débordement. Et tant pis s'ils ne comprennent pas tout, tant pis si certains n'enregistrent rien du tout, c'est comme ça. Il y a tant d'autres qualités qui n'entrent pas en compte ! La confiance en soi, la gestion d'une équipe, le vivre ensemble, savoir rédiger, réfléchir, créer, inventer, aider autrui, apprendre à être un bon orateur... Autant de choses qui ne sont pas considérées comme des facultés, et devant se développer uniquement sur le temps péri-scolaire. Il est bien dommage d'en arriver là, quand je vois toutes ces jeunes têtes qui aiment à parler et s'exprimer quand, enfin, on leur en donne l'occasion ! Sans jugement, sans note, juste parler ensemble, que ce soit de l'actualité où du dernier film sorti dans les salles. Apprendre à écouter les autres, à comprendre les points de vue, à exprimer son idée. S'investir, s'engager pour une cause.

Être acteur de sa vie, finalement. Tout simplement. Et le plus tôt possible. Pour se connaître, se comprendre, et faire en sorte de changer notre monde pour être son tuteur et l'orienter, un temps soit peu, dans une direction plus humaine et solidaire, plus joviale. Pour moi c'est aussi ça, la Culture. Et elle est primordiale aujourd'hui, pour notre bonheur et notre sécurité à tous.

 

Je suis fondamentalement optimiste, humaine, fondamentalement heureuse et convaincue de tous les possibles.
Nul besoin d'être naïve pour ça : il suffit juste de sourire aux gens, jeunes et moins jeunes, de les comprendre et discuter.
C'est en l'avenir que je regarde. Et l'avenir il est là, tout de suite, maintenant, il commence dans une seconde.

Dans une bulle

Dans une bulle. Au creux d’une immense bulle qui nous échappe, nous glisse sous les pieds. Une bulle qui paraît pouvoir éclater à tout moment et, pourtant, qui persiste. Qui s’épaissit presque. Une bulle, une membrane ronde qui nous enrobe. Nous englobe. Lucidité extrême à travers la paroi. Et pourtant…

J’avais peut-être dix ans lorsque mon grand-père m’a parlé pour la première fois de la guerre. Se cacher, espérer, croire, vouloir, courir, mentir, survivre. Courir. Aider. À 13 ans, j’ai eu mes premiers cours sur les guerres du début du siècle dernier. Tout le monde se demandait toujours comment il aurait agi dans tel ou tel cas. Il y avait celui qui disait qu’il aurait résisté, celui qui s’imaginait héros, ceux qui hésitaient, ceux qui ne voulaient pas y réfléchir. Moi, je ne savais pas. J’avais déjà du mal à imaginer tout ce joyeux bazar, alors penser aux actions que j’aurais pu mener alors… Non, sans façon. Depuis quelques années déjà, je m’étais malheureusement habituée aux images de guerre à la télé. Beyrouth, Bagdad, ce sont pour moi des noms de villes qui évoquent ces guerres. L’Irak, l’Iran, le pétrole, les Deux Tours aussi. Ben Laden… Vous savez, toutes ces choses dont « on-ne-doit-pas-prononcer-les-noms ». Mais j’étais bien moi, dans mon cocon. J’étais consciente, mais j’étais loin. C’est compliqué de parvenir à avoir un avis clair sur le monde, à huit ans. Je perdais mes chaussons dans notre appartement au moins trois fois par jour, alors parvenir à me guider sur la planète, improbable.

Si je fais un bon en avant, jusqu’à aujourd’hui, je me sens coincée. Coincée parce que je me sens oppressée, idiote, parce que je n’ai jamais trouvé ça aussi bête qu’utile d’être une citoyenne. D’ailleurs, c’est quoi le drapeau du monde ?! J’en ai marre de voir la tour Eiffel s’illuminer seulement une fois sur dix à la couleur du drapeau de tel ou tel pays. Neuf fois sur dix, la Dame de Fer reste de marbre. Et n’essayez pas de m’en donner les raisons, je risque d’être violente. S’il n’y a pas de gâteau pour tout le monde à table, alors, on partage, et si on ne peut pas, alors personne n’en mange. C’est tout. J’entends partout depuis peu des coups de gueule envers les médias. Pourtant je vois partout des gens qui font tout pour que cette zizanie continue. On met en balance des cœurs humains avec du pétrole, du gaz, des armes et du pouvoir d’achat. Les politiques d’aujourd’hui, tous bords confondus, se retrouvent avec sur les bras des traités, des contrats et autres bouts de papier à gérer. Le prix derrière tout cela se calcule dans une monnaie qui semble bien étrangère aux hommes. Pourtant, elle est là, juste devant leurs yeux. Cette monnaie, ils y ont tous accès. Devant leur miroir. Vous souhaitiez une monnaie d’échange internationale ? Mais pauvres fous, nous l’avons depuis les premiers pas de l’Homme !

Parlons clairement. Nous ne pourrons jamais refaire l’Histoire, nous ne pourrons pas annuler ou modifier tous ces traités, nous ne pourrons pas retirer à certains leur soif de pouvoir et d’ascension. Soit dit en passant, cela fait aussi partie du jeu, car dans tout groupe d’individus l’un d’eux se dégage pour la gestion de tous, et pour la survie du groupe. C’est bien là le paradoxe. Mais comment avons-nous pu arriver à un stade tel de dégoût de l’être humain, de haine, de méconnaissance de nous-même là où la science nous éclaire chaque jour un peu plus sur les microcosmes qui nous constituent ?! On cherche de l’eau sur Mars mais pas en Afrique. On crée une forêt de satellites là où on déboise l’Amazonie.

Nous nous trouvons dans une économie mondiale basée uniquement sur la guerre. Et aujourd’hui pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, un nouvel outil entre en jeu : Internet, avec des combattants seuls qui frappent fort. Le champ de bataille est désormais partout, pas juste sur le front. On fait la guerre parce qu’on nous fait la guerre. Ouroboros. C’est comme lorsque ces présidents se permettent de réagir tout de suite quand un évènement « grave » a lieu dans un pays moins développé. De quel droit ? On se fiche de leur avis, on se fiche de savoir qu’ils condamnent telle action, ce qu’on veut c’est savoir comment l’évènement va se résoudre….

La femme a toujours souffert, depuis longtemps, de son statut de femme justement. Je suis convaincue qu’aujourd’hui, même la femme la plus « moderne » et déterminée à faire valoir ses droits aura toujours en elle, au plus profond d’elle et ancré dans son corps et son esprit, les souffrances vécues auparavant par ses ancêtres. Je dirais presque que c’est dans nos gènes. Pourquoi je me mets à parler des femmes ? Et bien. De la même manière tous les marginaux, qu’ils le soient parce qu’ils sont « étrangers » à leur lieu de vie ou parce que leur caractère ne colle pas à notre société, tous ces marginaux ont je crois en eux inconsciemment toutes les bêtises faites auparavant. La colonisation, les achats et ventes d’armes, les marchés mondiaux, le pétrole, le gaz, l’exploitation des gamins, les femmes qui doivent se prostituer pour parvenir à nourrir leurs petits. Tout ça est tellement ancré en nous.  De la même manière, le peuple juif aura toujours une forme de méfiance, un besoin d’être soudé, un besoin de réussir pour se prouver qu’ils y arrivent. Je crois qu’il faut rester lucide quant à l’implication et le rôle qu’ont joué et jouent encore tous ceux qui dirigent notre monde, que ce soit de façon politique ou économique. Le plus terrible c’est que nous, simples citoyens du monde, on se sent impuissants pour le présent.

La petite fille de huit ans ou la jeunette de quatorze ans que j’étais sont bien loin. Parce que je me pose aujourd’hui les questions qui me venaient en tête à l’époque. Et moi, demain, comment j’agirais le jour où ? Et moi, quand j’aurais des enfants, serais-je sereine ? Est-ce que je dois déterminer dès maintenant comment je vais me battre ? Choisir mon arme ? Comment ? Agir pour le futur, je crois que je peux, mais pour aujourd’hui ? Est-ce qu’il doit y avoir des sacrifiés le temps que ce futur proche arrive et que naturellement tout se résorbe ? J’en ai marre de devoir rassurer les gens sur mes départs à 4 000 km de chez moi. C’est si fou que cela que de vouloir réduire les distances qui nous séparent tous ?! Oui, visiblement.

Nous avons, je crois, besoin d’hommes politiques qui n’en soient pas. Nous avons besoin qu’ils ne soient pas que des Politiques, mais qu’ils soient des Hommes. Nous avons besoin de meneurs qui sachent redonner confiance à chacun en l’humain qu’il est, qui sachent montrer la place que chacun peut et doit occuper dans ce monde. Nous avons besoin d’une bonne bouffée d’air frais. Nous avons besoin d’arrêter de courir. Nous avons besoin de vacances. Nous avons besoin de sortir de cette fichue bulle qui nous embrume. Nous avons besoin de tous monter sur scène, pour crier un coup. Sur le toit du monde. Dans cette grande et belle bulle appelée atmosphère, commune à tous, et que nous oublions désespérément.

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Tolstoï - La Sonate à Kreutzer

La Sonate à Kreutzer est sans doute l’une des nouvelles de Lev Nikolaïevitch Tolstoï les plus connues. Cette sonate a été composée par Beethoven, pour piano et violon. Son nom n’apparaît que tardivement dans l’histoire, au centre il me semble. Elle amorce le dénouement et nous plonge dans une vision toute autre de l’œuvre.

La première partie met en scène une galerie de portraits dans un wagon, des voyageurs qui par hasard se sont retrouvés dans ce même train, cette nuit-là. Huis-clos, le narrateur nous fait rentrer avec lui dans ce wagon où les discussions s’enchainent. La femme, les hommes, leurs relations, les questionnements. Et puis, Pozdnychev. Ce personnage attire l’attention par son retrait, discret mais présent, il écoute. Il déglutit puis déblatère : c’est un meurtrier. A moins que… ?

On entre alors dans un genre de monologue. La société, ses mœurs, la vie des hommes célibataires. Et puis, les femmes.

« Nous, les hommes, nous ignorons et nous ignorons parce que nous ne voulons pas savoir, les femmes, elles, savent et fort bien que l’amour le plus élevé, le plus poétique, comme nous disons, dépend non de mérites moraux mais d’un rapprochement physique et par surcroît d’une coiffure, de la couleur, de la coupe d’une robe. Demandez à une coquette expérimentée qui s’est donné pour tâche de séduire un homme ce qu’elle préfère risquer : être accusée de mensonge, de cruauté, et même de dévergondage en présence de l’homme qu’elle essaye de charmer ou se montrer à ses yeux dans une robe laide et mal faite ; n’importe laquelle choisira toujours la première éventualité. Elle sait que nous ne faisons que mentir en parlant de sentiments élevés, que nous n’avons besoin que du corps et que par suite nous pardonnons toutes les vilenies, mais que nous n’avons pas d’indulgence pour un vêtement défectueux, sans goût et mauvais genre. La coquette sait cela consciemment mais la première jeune fille innocente venue sait cela inconsciemment, comme le savent les animaux. [...] Mais regardez ces malheureuses qui sont méprisées et les femmes du grand monde : mêmes parures, mêmes manières, mêmes parfums, même décolletage des bras, des épaules, de la poitrine, même façon de mouler et de faire ressortir leur arrière-train, même passion pour les cailloux, pour les objets brillants et coûteux, mêmes distractions, danses, musique et chansons. Les unes cherchent à séduire par tous les moyens, les autres aussi. Aucune différence. Pour en donner une définition rigoureuse, il suffit de dire que les prostituées à court terme sont habituellement méprisées, les prostituées à long terme respectées. »

Pozdnychev (ou peut-être devrais-je dire Tolstoï) décrypte les comportements de son temps et les interprète. Il analyse ces récurrences flagrantes, déroutantes, déconcertantes qui perdurent au sein des relations entre les hommes et les femmes, dans le beau monde comme dans le Peuple. Des constantes qui, même lorsqu’elles dérangent, sont sans cesse reproduites avec pour motivation l’amour, quand bien même tout le monde serait parvenu à accorder son violon sur la signification profonde de ce mot.
Alors on danse avec Pozdnychev, on entre dans son esprit et dans son histoire, on se questionne aussi et inlassablement on compare notre expérience à la sienne. Je me demande ce qu’un homme peut ressentir en lisant ces paroles sur la gente féminine, sur les hommes, l’amour et ses assags contraints constamment.

« L’éducation de la femme correspondra toujours à la façon dont les hommes la considèrent. [...] Prenez toute la poésie, toute la peinture, la sculpture, en commençant par la poésie amoureuse, les Vénus et les Phrynés nues, vous voyez que la femme est un instrument de jouissance ; il en est ainsi aussi bien à Trouba, à Gratchevka qu’aux bals de la Cour. Et voyez la malignité du démon: puisqu’on parle de volupté, de plaisir, qu’on sache alors qu’il s’agit du plaisir, que la femme est un friand morceau. [...] Son corps est un moyen de jouissance. Et elle le sait. Cela ne diffère en rien de l’esclavage.[...] L’esclavage de la femme réside uniquement dans le fait que les hommes désirent et jugent bon d’user d’elle comme d’un instrument de jouissance. Aujourd’hui, on l’émancipe, on lui accorde tous les droits de l’homme, mais on continue à la considérer comme un instrument de jouissance, on l’éduque dans ce sens dès son enfance et par l’opinion publique. Aussi reste-t-elle une esclave, humiliée, pervertie, et l’homme reste un possesseur d’esclaves corrompus.
On émancipe la femme dans les Universités et dans les Parlements, mais on la considère comme un objet de jouissance. Enseignez-lui, ainsi qu’on le fait chez nous, à se considérer elle-même de la même façon, et elle restera toujours une créature inférieure. Ou bien, avec l’aide de ces brigands de médecins, elle obviera à la conception de son fruit, autrement dit elle sera une prostituée, descendra au rang non d’un animal mais d’un objet, ou bien elle sera ce qu’elle est dans la plupart des cas : malade moralement, hystérique, malheureuse, ainsi qu’elles sont en réalité, sans possibilités de développement spirituel. »

En tant que femme, je dois dire que je me suis particulièrement questionnée. Assumer le plaisir de séduire, de plaire à un homme, en jouer, être flattée. La femme évolue et se construit [notamment] sur ces actions de la vie. Consciemment comme inconsciemment, dans des buts souvent différents mais toujours enveloppés d’une même fibre. La femme charme, intrigue, interroge, attire, fascine. Pourquoi n’ai-je jamais entendu ce genre de qualificatifs à propos d’un homme ? Pourquoi le corps de la femme serait-il toujours vu comme plus beau, plus esthétique que celui d’un homme ? Et qu’est-ce qu’un corps beau ? Un corps désirable, peut-être. Malgré tout il me semble que le désir n’est possible que lorsque l’esprit s’y attache.
Son corps est un moyen de jouissance. Et elle le sait. Cela ne diffère en rien de l’esclavage. La violence de cette phrase m’a particulièrement retenue dans ma lecture. L’esclavage. Le ploiement de l’un au service de l’autre. Comme inconsciemment nous étions toutes vouées à faire en sorte de plaire. Inlassablement.

Et puis finalement, Pozdnychev rentre dans un sujet vif et nouveau. La vie conjugale après ce moment si doux et, disons-le, érotique, des premiers temps d’une relation conjugale. Il nous raconte comment la jalousie, la haine, l’amour se retrouvèrent confondus en un seul sentiment parfois flou mais toujours présent. Mais jamais comme il faut. Aucune réalité jusque-là vécue par le couple avant leur mariage n’avait pu les prévenir de ce qui les attendait. Et pourtant, Pozdnychev en est convaincu, ce qu’il a vécu est en fait réel dans chacun des ménages. Seule l’intensité peut varier.

Nous sommes en 1889. Et j’ai l’impression de lire une œuvre écrite hier. Tout ça au rythme de la Sonate à Kreutzer qui enveloppe ces sentiments dans un voile, dans une tension aussi, qui les étouffe. La musique tisse des liens forts, la musique nous fait parler différemment : nous nous exprimons plus personnellement, notre visage dévoile ce qui se cache dans le creux de notre ventre, et l’on crie. Le musicien, ou encore le danseur, s’exprime à travers son jeu mais aussi par les regards qui le lient à ceux qui l’accompagnent. Nos sens sont comme en éveil. On perçoit les respirations de chacun, leurs regards, leurs tressaillements. On ne se parle pas ; on s’unit simplement le temps d’une danse, tous sur la même portée. On s’aime, finalement. Je crois. Alors nous sommes émus d’avoir partagé tant de nous-mêmes sans artifice, sans triche, sans joyaux, nous sommes émus de nous être mis à nu sans avoir eu besoin de longs discours. Nos complices sont heureux, et avec eux nous voilà trans-portée. A l’unisson.

© Le petit Rat des Pages

Lev Nikolaïevitch Tolstoï

   Voilà maintenant quelques temps que l’on me taquine gentiment. Non mais toi, de toute façon, tu ne jures que par Tolstoï ! … Certes. Mais pourquoi lui dans cette flopée d’écrivains qui régissent la littérature mondiale ? Je suis loin de connaître Tout, quand bien même ce serait possible, mais dans tout ce que j’ai lu il m’est déjà arrivé de pleurer ou de rire, d’avoir peur, de rêver. Pourtant c’est bien vrai qu’un nom revient inlassablement sur mes lèvres et que seuls certains livres de ma bibliothèque sont ouverts et parcourus de nouveau presque chaque semaine. Ils ont une place de choix sur mes étagères là où de nombreux livres que j’affectionne pourtant sont encore Sans Domicile Fixe sur les planches de mon doux coin littéraire. Tolstoï…

          Il y a maintenant huit ans que j’ai fait mes premiers pas avec Tolstoï. C’était un mois de Novembre bien froid, ma sœur était venue passer quelques jours à la maison avant de se rendre en Russie. Un soir à la télévision est passé le premier épisode de l’adaptation de Robert Dornhelm de Guerre et Paix. J’ai été tout bonnement fascinée et émerveillée, quoique frustrée de ne pouvoir voir l’épisode (ainsi que les suivants) jusqu’au bout car j’avais école le lendemain. Je n’ai pas revu depuis ce jour cette série et à l’époque je n’étais pas vraiment en âge de juger efficacement de la qualité ou non d’une adaptation. Mais j’ai questionné longuement ma sœur, qui m’explicitait au passage certaines situations décrites dans le film, et mes rêves ont rapidement été colorés d’un univers romanesque bien particulier. Sans que je ne le sache vraiment encore, je posais là les débuts d’une grande histoire d’amour.
En cours, nous n’étudions pas Tolstoï, mais il restait là dans un coin de ma tête. Toujours. Quoi de plus précieux qu’un souvenir ? Qu’une ambiance ? J’avais toutes les clés en mains pour démarrer (enfin !) la lecture de Guerre et Paix, et ainsi me plonger à nouveau dans cet univers onirique me rapprochant de mon enfance. Mais… J’attendais.

          Et puis un jour, je me suis lancée. On m’a offert La Guerre et la Paix pour un de mes anniversaires : BAM, 1 238 pages de littérature. J’étais déjà une lectrice aguerrie mais, sur le coup, j’ai mis un peu de temps avant de me lancer. Je pense que j’avais aussi peur d’être déçue, de condamner le souvenir si merveilleux que j’avais eu sur Tolstoï, ce mois de Novembre. Et puis finalement… Le coup de foudre.

          J’ai mis du temps à lire cette œuvre, mais parce que je voulais prendre le temps de tout cerner. Je voulais m’imprégner de chaque lettre, comprendre chaque notion, chaque psychologie des personnages, comprendre leur cheminement. Je voulais lire Tolstoï lui-même à travers Pierre Bezoukhov, Andreï Bolkonsky, Natacha Rostov, Anatole Kouraguine… Je voulais réussir à cerner les motivations de cet écrivain en liant et déliant les entrelacs encrés dans la littérature depuis près de 200 ans. Je me refusais de lire toute information sur Tolstoï ou sur son œuvre, je voulais comprendre par moi-même ce Tout qui a fini par me hanter et m’habiter. Quand je lisais, je prenais soin de savoir que je ne serai pas dérangée. Un parc, une couette et un chocolat chaud, un banc parisien…. Ou bien, curieusement, le métro. Assise au milieu d’une société si différente de mes Pages, je souriais, presque moqueuse. Tous ces gens ne savaient pas à quel point j’étais bien, dans mes Lettres.

          Ce que j’aime, dans l’écriture de Tolstoï ? Sa simplicité. Bien que non russophone et devant donc me contenter de lire des traductions, j’ai (il me semble) réussi à capter l’univers d’un homme complètement fou. A travers des mots simples, il parvient à nous décrire la société de son temps dans ses méandres les plus insolites, les plus drôles, les plus tragiques. Il nous parle du Monde russe, de ses préoccupations politiques et militaires notamment, mais également d’Amitié et d’Amour, de Fidélité, avec des filiations aussi enchevêtrées que ses lettres. Le tout avec une intelligence belle car non érudite : tout le monde peut lire Tolstoï, car étudier assidument son Temps pour l’encrer tant qu’il en est encore temps, sans complexité ni phrases emberlificotées, est pour moi tout simplement sublime.

        Quand j’ouvre une des œuvres de Tolstoï car il me semble en oublier des détails, j’ai soudain comme un parfum qui vient à moi se dégageant de toutes les pages. Les mots, les noms, se remettent automatiquement en place dans mon esprit, et me voilà transformée en Natacha Rostova, Anna Karenine, ou même la simple Stepanida. Parce que oui, Tolstoï aima écrire des œuvres dites sans fin par nombre de personnes aujourd’hui (combien de fois ai-je vu des yeux ébahis devant la taille de mon livre, rangé dans mon sac, attendant patiemment son heure sacrée de la journée ?), mais il a aussi été plus surprenant. Le Diable, ce sont seules soixante-seize pages pour nous conter le destin d’Eugène Irténiev mis à l’épreuve par la belle Stépanida. Pas le temps donc de placer de longues descriptions ou des analyses économico-sociales, qui barbent tant ceux ne prenant pas le temps de lire entre les lignes. Non. On découvre un autre Tolstoï… :

 

« Comme toujours, il y avait au centre un petit cercle bigarré, aux couleurs éclatantes, de jeunes femmes et jeunes filles, et autour, venant de tous côtés, pareil à des planètes et à des comètes égarées, circulaient en se tenant par la main et en faisant bruire leurs robes de coton toutes neuves des groupes de fillettes, des enfants qui couraient de tous côtés en pouffant pour on ne sait quoi et en se poursuivant, de jeunes gars en chemise rouge et cafetan noir ou bleu, coiffés d’une casquette  de drap et qui ne cessaient de croquer des graines de tournesol dont ils crachaient au loin les cosses, domestiques ou venant d’ailleurs, et qui regardaient de loin la ronde. » Le Diable, traduction de Boris de Schloezer puis Simone Sentz-Michel.

Ou encore…

« Il sentait qu’il perdait tout contrôle sur lui-même, qu’il devenait presque fou. Sa sévérité envers lui-même n’avait pas faibli d’un poil; au contraire, il voyait toute l’abomination de ses désirs, et même de ses actes, car ses marches dans la forêt étaient déjà des actes. Il savait que, pour peu qu’il la rencontre, quelque part, de près, dans l’obscurité, s’il pouvait l’effleurer, il s’abandonnerait à ce qu’il ressentait. Il savait que seule la honte vis-à-vis des autres, vis-à-vis d’elle et de lui-même le retenait. Et il savait qu’il recherchait les circonstances dans lesquelles cette honte passerait inaperçue : l’obscurité, ou bien un attouchement qui submergerait la honte sous la passion bestiale. Et c’est pourquoi il savait qu’il était un ignoble criminel et il se méprisait, se haïssait de toutes les forces de son âme. Il se haïssait parce qu’il n’avait pas encore cédé. Tous les jours il priait Dieu de le soutenir, de le sauver de sa perte, et tous les jours il prenait la décision de ne plus désormais faire un pas vers elle, de ne plus la regarder, de l’oublier. Tous les jours il imaginait des moyens de se débarrasser de cette emprise et ces moyens il les employait. » Le Diable, traduction de Boris de Schloezer puis Simone Sentz-Michel.


Alors voilà, ces deux extraits du Diable sont succins dans cette petit œuvre mais, ils sont constants dans les plus grandes. J’ai déjà partagé quelques uns de ces passages qui m’ont amenée à corner mes pages, sans pouvoir m’en empêcher. Mais il me semble que le meilleur moyen de plonger, de comprendre l’Œuvre de Tolstoï, c’est encore de prendre le temps d’ouvrir un de ses livres. De parcourir ses lettres. D’entrer dans la danse…

 

« C’était une chaude journée de juillet. Dès dix heures, alors que les Rostov descendaient de voiture devant l’église, dans l’air chaud, sous les cris de colporteurs, au milieu des vêtements d’été de la foule, aux couleurs vives et claires, sous les feuillages empoussiérés des arbres du boulevard, dans le vacarme des pavés, accompagnés par des éclats de la fanfare et les pantalons blanc d’un bataillon arrivé pour la parade, baignés dans le flamboiement du soleil brûlant, il régnait une langueur estivale, cette satisfaction et cette insatisfaction du présent, ce besoin de désirer l’impossible qu’on ressent avec une particulière acuité en ville par une journée chaude et lumineuse. » Anna Karenina, traduction d’Henri Mongault.

 

Source photo : Internet

© Le petit Rat des Pages

Les Lacets bleus - Nouvelle

Les lacets bleus

        

          C’était une de ces fins d’après-midi de l’hiver parisien. Une lumière chaude couvrait encore les vitrines musicales de la rue de Rome et, dans l’une d’elle, un bois attendait patiemment de voir passer son fidèle admirateur. La fin de semaine arrivait et les passants semblaient courir pour l’accueillir et de ne pas la laisser patienter dans le froid. Les mamans pressaient leurs petits faisant pourtant déjà le double de leurs pas, les cravates droites tiraient leurs cols vers leur maison de banlieue, les jeunes esprits se hâtaient déjà vers de ces breuvages qui réchauffent…

Les lacets bleus dansaient dans les rues de la capitale au milieu de cette frénésie. Ils connaissaient chaque recoin, chaque porte d’immeuble, chaque corde sur sa portée. Mais au milieu de tout ça, ils avaient leur petit bout d’asphalte attitré sous un carton et une couverture de laine. Et pour rien au monde ils n’auraient changé d’empreintes.

Les lacets bleus aimaient qu’on les voie bien. Enlacés à une paire lisse, le cuir souple, ils pouvaient aimer chaque chaussée et voir le tout Paris qu’ils aimaient affectueusement. Par-dessus tout, nos embrassés aimaient porter avec fierté ce petit homme au sourire grand comme sa force. Ses deux yeux rieurs plissaient joyeusement son visage rougit par le froid sec de Novembre, et ses joues rosées lui donnaient l’air d’un aviné de la vie. Son front était couvert par une chapka aux rehauts clairs assortis à sa parka. Il avait l’air d’un grand-père joyeux, moqueur de la vie après en avoir vécu une bonne partie dans un sérieux sans prétention. Tout le monde connaissait l’homme aux lacets bleus, tout le monde souriait en le voyant. Parfois quelques-uns s’arrêtaient le temps d’une cigarette réconfortante, et les lacets bleus pouvaient ainsi se prêter à la discussion avec toute chaussure curieuse.

Le matin lorsque le tout Paris s’éveillait et contemplait l’étudiant ou l’homme d’affaire, encore chaud de sommeil, il en est d’une paire de bottines noires qui aimait marcher à contretemps sur la portée de la rue de Rome. Au milieu des mains dans les poches, des écharpes ajustées, des nez rouges et des pas encore guidés par Morphée, ces bottines erraient amoureusement sur un air de valse. Guidées par de longues jambes menant à un grand sourire, elles aimaient laisser Morphée guider leurs pas et ainsi faire entrer chaque façade, chaque vitrine, chaque pavé dans un onirisme bien réel. Les façades de la rue de Rome ont vécu, et la peinture que ces ouvriers s’acharnent à poser sur les barreaux vieillis de la gare semble incongrue. Pourtant, dans cette fixation temporelle, on se sent bien et amoureux de la vie. Les greniers nous racontent des Histoires, les vitrines font danser nos pas et les pavés sourient un peu plus chaque jour de notre passage.          

La petite paire de bottines noir aimait se confondre dans ce brouhaha sans nom, sans temps, elle aimait explorer chaque vie qui passait et lui accorder un peu de sa musique. Dans cette frénésie, les bottines avaient cependant remarqué une seconde danse à contretemps qui marquait d’un silence son arpège semblant pourtant infini. Cette danse lancinante, à la fois douce et rugueuse, intriguait. Le sourire des bottines se coupait un instant à ne savoir comment réagir. Chaque fois les lacets bleus étaient au repos sur cette couverture de laine, leur porteur tout posé contre une vieille porte d’immeuble haussmannien. Les joues rosées ressortaient sur cet ensemble mat grisâtre semblant lui aussi, à la manière du décor environnant, raconter une Histoire. Les bottines ne savaient que faire, ralentir ou accélérer. Et elles pensaient aux lacets bleus qui eux resplendissaient sur leur cuir curieusement brillant. Les bois de la rue Rome faisaient siffler leur bois jouaient à deviner quelle partie de l’asphalte serait témoin d’une première danse improvisée et probablement non assurée entre une paire de lacets entrelacés et le sourire dansant des bottines. Chaque jour elles sautillaient un peu plus, hésitaient et tournoyaient sans comprendre par quel lien ces s’enlaçaient inexorablement.
Se chercher et s’attendre, là était leur fragile danse. Le tout Paris devenait, à chaque rencontre, un manège sans fin, et les lacets bleus eux-mêmes se renfrognaient sur leur couverture. Les yeux plissés s’ouvraient un peu plus pour accueillir, discrètement, cet aussi beau sourire tremblant. Ils avaient chaque jour rendez-vous avec leur danse virtuelle et, chaque jour, cette entité double faisait en sorte d’être à l’heure au milieu de la fresque parisienne. Les vitrines pouvaient à nouveau lier bois et crin pour une mélodie sans double mesure. Chaque jour au milieu de la danse parisienne avait lieu ce rendez-vous à contretemps, sans dits ni partitions. Chaque jour les lacets bleus et les bottines s’attendaient implicitement. L’attente. Elle reprenait chaque fois sans scrupule, elle ne s’arrêtait peut-être même jamais. Elle s’étendait incontestablement, elle enlaçait la nuit et le jour sans se préoccuper des ravages qu’elle procurait. Elle était là. Dans les esprits, dans les regards, dans les pas, dans les frissons aussi, et dans les chairs.

L’attente se lit partout où elle enrobe les corps, elle est ancrée, elle les suit. Il est impossible de la nier, tout simplement. Elle est une maladie qui se joue d’eux, qui les empoisonne et les fait vivre. L’attente est faite de rires, de mordillements de lèvres, de danse, de regard, de corps. L’attente berce encore et toujours les Êtres. L’attente accroche les cœurs, l’attente déforme les corps, l’attente fait frémir les peaux. L’attente patiente que son heure arrive.       
Chaque pas qui pouvait les rapprocher leur donnait également le risque de détruire cette espérance, d’achever une rencontre, de mettre fin à un quotidien. Un de ces petits bonheurs simples de la vie qui nous apparaît grandiose lorsqu’on lui accorde notre regard, notre égard.

Pourtant les petits yeux ivres des bonheurs simples de la vie guidèrent un beau matin leurs lacets bleus, entrelacés d’effroi, vers les bottines valseuses de la rue de Rome. Les vitrines suspendaient leur point d’orgue et guettaient la moindre note qui pouvait leur parvenir. Les bottines furent fascinées par cette danse libre des lacets, les yeux rieurs parcouraient chaque parcelle du sourire enchanteur. Puis côte à côte, les bottines furent voisines de leurs lacets bleus.

Comme une valse à quatre pas, souriante et rêveuse. Une plume venait d’ancrer dans le bitume une note de couleur dans l’hiver parisien de la rue de Rome.

 

© Le petit Rat des Pages – Janvier 2016

Réflexion heureuse - Essai

Vous êtes-vous déjà rendu compte que la Nuit avait une odeur ? Comme si l’air se modifiait. Comme si l’air se reposait, se délectait de sa journée. Et vous, passant nocturne amoureux des grands jours, vous vous sentez tout petit. Vous marchez calmement, en vous laissant enlacer par ce doux air, et vous n’avez comme envie que celle de faire corps avec cette brise. Grande bouffée de Nuit dans les poumons.
Comme si un flottement général enveloppait chacun de nos sens.
Il en est d’une question qui me taraude depuis quelques années. À peu près sept ans, en fait. Par où se trouve-t-il, le Bonheur ?

« Bonne chance, circonstance favorable. »

« État de complète satisfaction. »

« Joie, plaisir lié à une circonstance. »

Mr L., roi des définitions, se trouve un peu perdu malgré toute sa bonne volonté. Combien de phrases plus ou moins véritables ai-je entendues ! Le Bonheur peut-il vraiment se lire sur un visage ? Doit-on nécessairement sourire lorsque l’on est heureux ? Est-ce forcément le fruit du hasard ou bien est-ce aussi à nous de provoquer cet état ? Et d’ailleurs, le bonheur est-il un état ? J’ai vu des sans-abris arborer les plus beaux sourires et des grands-mères plus en forme que jamais dans leurs rictus de joie. J’ai vu des gens pleurer dans des allées de pierre tandis que d’autres se souriaient pour s’enrober de douceur. J’ai vu des amants heureux se faire du mal tandis que d’autres dansaient à s’en faire perdre la tête. Alors… J’ai tourné et retourné tous ces éléments dans mon esprit. J’ai chatouillé l’air nocturne de mon regard, j’ai souri désespérément devant mon miroir, j’ai respiré fort. Comment tu fais pour sourire tout le temps ?! m’a-t-on dit un jour. J’ai ri. Mais comment faites-vous pour ne pas sourire !

 

Nombre de personnes réfléchissent beaucoup sur leur vie actuelle et, plus généralement, le monde qui nous entoure. Ces personnes semblent chercher dans l’immensité une raison de continuer à Croire en la vie, une raison pour se battre dans leur quotidien et, parfois même, elles semblent chercher une chose qui les consolerait de toutes les noirceurs terrestres. Le Bonheur semble être un idéal à atteindre, une sorte d’ataraxie totale.
Pour certains le Bonheur doit se trouver dans les petits Riens qui sont des Touts, au quotidien. Le Bonheur est alors un présent, un état frissonnant passager mais puissant, de ceux qui émerveillent l’espace d’un instant. Comme un baiser du monde. Un baiser de la brise.

 

Courir sous la pluie manger une fraise plonger nue dans la mer chanter danser rire embrasser un homme
respirer l’air nocturne voir un lever de soleil manger une baguette de pain chaude voir un enfant rire rêver aimer
lire écouter de la musique partager des sentiments prendre des photos caresser chaque instant le miel à la petite cuillère
regarder les étoiles danser avec un coquelicot monter sur les Planches écrire le monde jouer de la flûte traversière
rire aux éclats serrer fort un homme regarder des photos les plaines islandaises errer dans une librairie

 

Lorsque l’on prend le temps de questionner les gens sur la signification du Bonheur, aucune bonne réponse n’est donnée. Toutes diverses, semblables ou opposées, pleines de sens ou abstraites. Aucune bonne réponse, aucune mauvaise réponse. Comment parvenir à poser seulement trois mots sur un qui est lui-même insensé ? Le Bonheur est un but, le Bonheur est un présent. Il est un petit plaisir du quotidien ou une exception dans notre partition. Le Bonheur est une sensation, une envie, un but, un objet, un Tout. Le Bonheur se mesure en grammes, en degrés, en décibels, en regards, en papilles. Il peut motiver toute une vie mais également l’envelopper. La réchauffer. Et puis il y a aussi le Bonheur à la bonne heure. Celui qui, non sans être une toile englobante de notre vie, émane de nous. Celui qui ne perce que si nous décidons d’enfin prendre une grande bouffée d’air frais et d’en ressentir chaque bienfait. Prendre le temps de savourer chaque instant, prendre le temps de se regarder vivre un doux moment. Non sans oublier tout, mais apprendre à se sentir partie intègre d’un Tout, sentir que l’on fait partie de son fonctionnement. Que nous sommes une petite pièce de la vie, que nous transmettons nous aussi une énergie qui vaut son pesant de cacahuètes comme dirait l’autre.

 

Je répondrai aux pessimistes du Bonheur qu’ils ont raison, et puis je leur dénouerai les lacets de mon plus beau sourire.

         
Je leur balancerai mon rire en plein cœur, je les ferai danser jusqu’à la vie, et je les noierai dans le plus beau des océans. Je les frapperai de tout mon amour, je les insulterai avec les plus belles caresses. Et puis je leur servirai un verre que l’on irait boire au bord d’un océan ou au plus proche des étoiles. Je ne sais pas combien il y a de ciels mais, pas besoin d’attendre pour y plonger. On irait marcher la nuit, vous savez, juste après une grosse averse lorsque les rues parisiennes sont désertées.
Vous êtes-vous déjà rendu compte que la Nuit avait une odeur ?

Présent Nourriture Objectif Sourire Partage Confiance. En. Soi Voyage Famille Choix Soleil Amour Naïveté Partage
Béatitude Épanouissement Découvrir Éphémère Rêve Émotion Liberté Concept Musique Construire Chocolat Musique
Sourire Amour Partage Amis  Le (tout), le (rien), et ce qui fait du rien un tout (nous) Illusion Cigare Paix Présent  Sexe
Vivre Attente Argent Épanouissement Amitié Amis Surprise Risques Concept Nourriture Musique Joie Whiskey
Paix Amour Santé Couleurs Famille Social Voyage Famille Sérénité Plénitude Drogue Nourriture Amis Solitude Amour
Soleil Projets  Famille Temps Quête Musique Illusion Amour Vodka Savourer Partage Musique Réussir Altruisme
Seul en nature le matin Amis Rêve Amour Une « Bonne Heure » c’est l’ « Absence De Malheur » Balade Autrui

Merci à Léo L. Céline B. Florian B. Hugo D. Romain B. Rémy D.P. Marion F. Pierre C. Julien M. Eden D. Mathieu C.A. Nicolas R. Antoine P. Manuel V. Ambre M. Macha Z. Jules B. Ludy A. Pauline Margaux J. Sarah F. Nassim Z. Daniel D. Guillaume P. Magali-Anne M. Antena S. Achille V.A. Mary D.

 

© Le petit Rat des Pages

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